LA JOIE D’ETRE ENSEMBLE

« Dis, tu n’irais pas au village de l’eau le week-end du 19 juillet ? » Ainsi m’interpelle Paul un animateur avec qui je travaille toute l’année en périscolaire. Il est question de deux manifestations d’ampleur contre les méga-bassines qui s’implantent un peu partout dans le Poitou en dépit des critiques scientifiques. L’enjeu c’est bien sûr de rappeler l’aberration écologique de ces constructions qui viennent fragiliser les écosystèmes en pompant les nappes phréatiques, avec une manifestation devant une bassine en construction, mais aussi dénoncer la visée productiviste des cultures en allant bloquer le deuxième port céréalier de France lié à l’exportation à la Rochelle.* Pendant toute la semaine à Melle dans la Vienne, il y a la base arrière au « village de l’eau » : beaucoup de rencontres en perspective. Dont un groupe de chrétiens de Lutte et Contemplation.
Comme tant d’autres, j’ai vu les reportages sur Sainte Soline, entendu des manifestants et des personnalités politiques traumatisés par la violence. En demandant autour de moi qui veut bien m’accompagner, je recueille du soutien mais aussi beaucoup de « prends soin de toi, fais attention », marqueurs de la réputation qui entoure désormais ces manifestations du collectif No Bassaran et des Soulèvements de la terre.
Au village de l’eau, je découvre une autogestion impressionnante : tables-rondes de haute-volée, stands militants, armada de tentes, de toilettes sèches. Un fonctionnement en « prix libre » et un respect des règles remarquable. Bienveillance et sérénité règnent et illustrent une joie d’être ensemble ! Bien loin des clichés véhiculés par le ministre de l’intérieur démissionnaire.
La préfecture a interdit les deux manifestations des vendredi et samedi. Le dispositif répressif est important. Le lieu du premier rassemblement a changé à la dernière minute, le périmètre initial étant complètement bouclé. Nous allons ainsi passer une partie de la journée à jouer à cache-cache avec les forces de l’ordre et rejoindre Migné-Auxerre, près de Poitiers. Derrière-moi deux jeunes passagers aguerris aux réseaux sociaux sont branchés sur les messageries cryptées signal et telegram qui indiquent en temps réel où sont les barrages.
« Nous sommes tous des éco-terroristes ! « … Slogans, chansons et fanfare nous accompagnent dans la bonne ambiance, sous un soleil de plomb. Mais nous sommes très vite arrêtés par les lacrymos jetées par les forces de l’ordre dans un champ de blé à peine fauché : la paille qui n’avait pas encore été ramassée s’embrase et nous fait rebrousser chemin.
Rien n’arrête la joie d’être ensemble. Ni les hélicos qui tournent la nuit au-dessus du camping, ni les charges de la police montée pour empêcher les manifestants de sortir du village, ni les contrôles et les confiscations de matériel. Pas même la présence minoritaire des blacks blocs à la Rochelle, ayant balayé l’ambiance pacifique des participants pourtant tellement perceptible et justifiant l’injustifiable répression disproportionnée de la police qui nous a coupé le chemin du retour du port à grands renforts de gaz. Je ramène dans ma voiture deux jeunes filles choquées par la manière dont elles se sont retrouvées nassées pendant une demi-heure. J’ai eu plus de chance, j’étais avec le cortège clownesque et familial qui longeait la mer.
Non, rien n’arrête la joie d’être ensemble ! Il y a cette jeunesse qui ne lâche rien, cette créativité des pancartes, des masques, les baignades improvisés après les manifs dans la rivière ou dans l’océan, un climat de confiance, de tolérance et de non-violence, du dialogue aussi avec des riverains apeurés et/ou enfermés dans un système productiviste sans avenir.
Le dimanche matin, des chrétiens ont organisé une célébration interreligieuse en pleine nature, en lien avec la paroisse locale. Des affiches ont été apposées au village de l’eau et ont amené certains jeunes « pas particulièrement croyants ». Nous sommes une quarantaine et là encore, c’est la joie d’être ensemble. Avec un commentaire d’Évangile qui nous rappelle l’importance de reconnaitre la présence de Dieu dans les rencontres, dans la création, mais aussi dans la créativité des résistances.
Oui, loin des velléités de « toute croissance » (je devrais dire de « toute puissance »), un autre monde est possible ! Il fait vraiment penser à ce que disait déjà un certain Isaïe « Voilà un monde nouveau qui germe, ne le voyez-vous pas ? »
Anne Gruand (paroisse église verte St Jean-St Jacques Ste Famille, Nantes)
Pour aller plus loin :
*explications détaillées de Vincent Vierzat dans cette vidéo de 13 mn Partager c’est sympa qui rend compte des journées de manifestations
**article de François Mandil de lutte et contemplation qui s’est retrouvé face à un agriculteur le menaçant d’un fusil en pleine nuit avant la deuxième manifestation : On ne gagnera pas sans empathie
ET L’ARTICLE DE LA VIE SUR LES TEMPS SPI PROPOSES PENDANT LE VILLAGE DE L’EAU: